Dans « La liseuse » de Willa Megston, la figure assise adopte une posture frontale dont la stabilité rappelle les dispositifs de portrait formalisés à la Renaissance, tandis que le livre tenu devant le visage introduit un écran iconique où la « photo de la Joconde détournée » devient un masque citationnel. La robe noire, ample et structurée, renvoie aux silhouettes hiératiques du cinquecento, mais son traitement photographique, soutenu par une lumière diffuse, crée un contraste volontaire entre matière textile et surface imprimée. Le canapé rose poudré agit comme un socle chromatique, introduisant un contrepoint doucement dissonant aux noirs profonds de la composition. L’arrière-plan peint, évoquant les paysages atmosphériques de Léonard de Vinci, fonctionne ici comme un espace second, un décor ironisé par la présence du pastiche. Le geste de substituer le visage par une reproduction renvoie aux stratégies d’appropriation observées dans la photographie conceptuelle depuis les années 1970, notamment chez Cindy Sherman, dont les autoportraits construits déconstruisent les régimes de représentation. La frontalité figée et le décalage entre corps réel et visage imprimé instaurent un trouble perceptif, proche des opérations sculpturales mêlant humour et distorsion que pratique Erwin Wurm. Le jeu entre présence et absence du sujet rappelle également les expérimentations surréalistes et les recherches sur la déstabilisation identitaire menées par de nombreux artistes du modernisme tardif. L’ensemble met en tension la question du simulacre, centrale dans l’histoire de l’art depuis l’invention de la perspective, et suggère la porosité entre original et reproduction dans une époque dominée par la circulation permanente d’images. La palette, articulant noir, vert et orange discret, renforce cet effet de stratification entre plan pictural et plan photographique. Le choix d’un livre comme support renvoie à la tradition des vanités où les objets étaient des médiateurs entre savoir, illusion et temporalité. La figure masquée engage une réflexion sur la réception culturelle des chefs-d’œuvre, souvent réduits à des représentations reproductibles, devenant ainsi des surfaces identitaires interchangeables. Par ce dispositif, Megston interroge la façon dont l’icône leonardienne, déjà saturée de lectures historiques, se transforme en outil de projection contemporaine. Le dispositif de mise en abyme opère comme une réactivation critique d’un motif dont la valeur symbolique s’est multipliée au fil des siècles.

























