« La sentinelle », dessin noir et blanc de Leo Delorni, présente une figure féminine robotisée figée dans un profil hiératique, tourné vers un hors-champ céleste. Le traitement graphique s’appuie sur une alternance de noirs profonds et de blancs mats, obtenus probablement par encrage technique ou feutre pigmentaire, ce qui confère à la composition une tension graphique proche des gravures du XIXe siècle. L’absence de décor accentue l’isolement de la figure, qui semble extraite d’un contexte narratif ou spatial, dans une démarche évoquant le traitement iconique des saints dans l’art byzantin ou certaines planches de Gustave Doré. L’armure de la femme robot, dépourvue de toute ornementation superflue, suit les lignes du corps dans un geste de synthèse entre fonction et abstraction, rappelant les travaux de design spéculatif du Bauhaus tardif. L’aile stylisée sur le heaume constitue un signe, sinon un symbole, convoquant des figures antiques comme Hermès ou les anges zoroastriens, introduisant dans l’univers cybernétique une dimension mythologique persistante. Cette fusion du sacré et du technologique inscrit le dessin dans une veine rétrofuturiste, où les références classiques coexistent avec une projection dystopique. La posture de la figure, rigide mais tendue vers le haut, évoque une forme d’élévation statique, une attente programmée. L’analogie formelle avec certaines silhouettes de Moebius dans ses périodes méditatives accentue cette idée d’un corps interface, à la fois machine et mémoire. Le traitement du visage, presque exempt d’expression, renvoie à la neutralité des masques funéraires ou des automates baroques, et participe à une désubjectivation volontaire. Enki Bilal affleure ici dans la texture grise du métal et dans la figuration d’un monde en ruine affleurant dans le silence du trait. L’économie chromatique, réduite au noir, blanc et gris, place l’accent sur la ligne, son épaisseur, ses ruptures, ses glissements, dans une logique de dessin structuraliste. Le rapport au support semble aussi calculé : le blanc n’est pas un vide, mais un champ magnétique où se détache la figure comme une trace mnésique. Ce visage sans expression, figé dans une attente muette, semble suspendu dans un entre-deux symbolique — ni ancré dans le passé, ni projeté vers un avenir défini — comme s’il habitait l’espace fragile entre deux seuils, à la fois gardienne et témoin d’un passage qui ne s’achève jamais. Elle incarne une présence liminaire, à la frontière de l’humain et du mécanique, de l’ancien mythe et du récit technologique, comme une figure dressée à l’orée de mondes en tension.


























