Rosine Chufisant convoque, dans cette œuvre au trait de gravure, l’imaginaire d’une civilisation souterraine organisée autour de la machine comme principe cosmologique. Le sujet représente une cité-machine en coupe longitudinale, traversée par un canal navigable sur lequel voguent des embarcations à voile, tandis que des biplans primitifs fendent l’air confiné sous d’immenses voûtes en berceau de pierre appareillée. La composition adopte une perspective axonométrique inclinée, héritière des vues architecturales de Piranèse, où la profondeur de champ est scandée par la répétition rythmique des arcs et des galeries superposées. Au premier plan, un engrenage colossal, motif récurrent dans l’iconographie steampunk et anticipatrice, ancre l’œuvre dans une esthétique mécaniste proche de celle développée par Albert Robida dans ses visions de Paris futur au XIXe siècle. La technique du dessin à l’encre noire sur fond sépia rappelle les procédés de la gravure sur bois de fil et de la taille-douce, arts graphiques portés à leur apogée entre le XVIe et le XIXe siècle. L’influence de François Schuiten est perceptible dans la monumentalité architecturale, la cohérence urbanistique du monde représenté et le traitement hachural de la lumière diffuse. On peut également rapprocher cette œuvre des planches architecturales de Giovanni Battista Piranèse, notamment ses Carceri d’invenzione, où l’espace carcéral devient métaphore d’un ordre rationnel poussé jusqu’à l’absurde. L’espace pictural est régi par une double logique : horizontale pour les flux de circulation (eau, rail, air) et verticale pour la stratification sociale et fonctionnelle de la cité. L’artiste semble interroger la relation entre l’infrastructure et l’habitant, entre le génie technique et l’échelle humaine réduite à un point dans l’immensité construite. L’intention paraît être de figurer une utopie ambivalente : un monde où la maîtrise totale de l’espace souterrain s’accompagne d’une mélancolie de l’enfermement. Cette tension entre ordre et vertige rejoint les préoccupations de l’architecture parlante du XVIIIe siècle, notamment celle de Boullée et Ledoux, qui rêvaient d’édifices capables de signifier leur propre fonction par la seule puissance formelle. L’œuvre s’inscrit dans une tradition d’art narratif et spéculatif qui traverse l’histoire de l’illustration savante, du roman graphique contemporain et de l’estampe encyclopédique. Elle trouvera un écho particulier chez les amateurs d’art imprimé mural appréciant la densité sémantique, la précision du trait et les univers cohérents à explorer lentement, ceux que l’on pourrait qualifier de lecteurs d’images, sensibles à l’art souterrain, à l’architecture fantastique, à la gravure contemporaine et au dessin narratif d’auteur.


































