Dans « Les deux lunes », Rosine Chufisant déploie une illustration aux registres hybrides, articulant une densité architecturale évoquant les compositions en perspective forcée de Piranesi avec la souplesse chromatique d’un imaginaire hérité de la bande dessinée européenne. La scène s’organise selon un empilement vertical de structures urbaines aux contours géométriques, saturées de détails modulaires, où s’intercalent des zones végétalisées traitées en aplat. L’usage d’une palette restreinte, dominée par des bleus froids et des roses laiteux, installe une atmosphère suspendue entre le crépuscule et l’aube, sans repère temporel défini. La double présence des deux astres, semblables à des lunes, introduit un déséquilibre volontaire dans la composition céleste, accentuant une tension latente entre équilibre cosmique et chaos humain. La ligne claire, empruntée à la tradition franco-belge, est ici détournée pour cartographier non plus un monde rationnel mais une ville-monde organique, proliférante, dont les strates rappellent les vues axonométriques chères à Schuiten. Les éléments végétaux ne sont pas décoratifs mais s’intègrent au tissu bâti comme un contrepoint conceptuel : ils inscrivent une volonté de résilience écologique au sein d’une structure mécanisée. Le regard est guidé non par une narration explicite, mais par des juxtapositions de motifs, comme dans les planches de Moebius où la narration s’efface au profit d’une contemplation erratique. On perçoit dans cette accumulation de formes une mémoire de la gravure du XVIIIe siècle, où le détail devient outil spéculatif. L’absence de figures humaines ouvre une lecture allégorique : la cité ne semble plus être un lieu habité, mais un organisme en mutation, un palimpseste post-anthropocène. La gestion de la profondeur repose moins sur les ombres que sur la stratification des blocs, ce qui confère à l’œuvre une spatialité abstraite, presque diagrammatique. Ce type de représentation s’inscrit dans une tradition visuelle spéculative, qui prolonge les utopies urbaines dessinées au XIXe siècle, tout en les soumettant à une lecture contemporaine des enjeux écologiques et technologiques.


























