Dans « La ville bleue », Rosine Chufisant compose une vision urbaine où l’utopie technologique s’incarne dans une architecture aux lignes rigoureusement verticales, baignée d’une lumière homogène bleu pastel. La composition, construite sur une perspective frontale en plongée, guide le regard vers un horizon obstrué de tours aux silhouettes effilées. L’espace y semble mesuré, contrôlé, sans accident ni organicité, renvoyant à une rationalité graphique évoquant les projets utopiques du futurisme italien, notamment ceux d’Antonio Sant’Elia. L’usage du blanc laiteux sur les structures accentue le sentiment d’asepsie et introduit une distance critique, à la manière des villes idéales de la Renaissance, mais réinterprétées à l’ère post-industrielle. L’absence d’humains dans la scène — hormis quelques véhicules automatisés et aéronefs flottants — ajoute à l’étrangeté de cette urbanité vidée de toute chair.
La technique employée repose sur un dessin linéaire précis, presque cartographique, où le trait domine la matière. On y perçoit l’influence du « ligne claire » issue de la bande dessinée européenne, notamment dans l’économie de l’ombre et le recours à des aplats chromatiques limités. L’organisation des volumes rappelle certaines planches de Moebius, où l’espace n’est plus narratif mais méditatif, suspendu entre architecture et rêverie spéculative. Le bleu, omniprésent, ne fonctionne pas ici comme simple couleur atmosphérique : il agit comme un code visuel neutralisant, un filtre émotionnel qui éloigne toute chaleur affective. Les surfaces vitrées, les panneaux solaires et les modules techniques intégrés au bâti suggèrent un environnement autosuffisant, conçu selon une logique d’efficacité énergétique et de clôture fonctionnelle. L’image semble ainsi construire un récit sans événement, où la forme lisse supplante l’histoire.
Ce dessin convoque plusieurs traditions graphiques modernistes tout en les réinterprétant par le prisme d’une dystopie silencieuse. Le rapport entre architecture et absence humaine fait écho aux paysages métaphysiques de la peinture italienne du début du XXe siècle, où la monumentalité vidée devient le sujet central. On peut aussi y lire une critique implicite de l’urbanisme contemporain, où les infrastructures croissent indépendamment des usages sociaux. Le dessin de Chufisant, en éliminant toute narration explicite, se rapproche de la rhétorique spéculative propre à l’architecture de papier. On y retrouve des signes du constructivisme dans l’articulation des masses, mais aussi une forme d’iconoclasme doux, qui refuse le spectaculaire au profit d’un état de latence. La ville semble attendre un récit qui ne vient jamais. L’effet de silence, renforcé par la monochromie et la régularité structurelle, confère à l’œuvre une temporalité suspendue, hors de toute historicité identifiable.


























