« La ville rose » de Rosine Chufisant déploie une perspective centrale où la symétrie guide le regard vers un horizon structuré par des tours monumentales. L’architecture modulaire, marquée par des volumes géométriques précis, évoque les visions architecturales prospectives du XXe siècle, notamment celles d’Hugh Ferriss et de Syd Mead. Les façades détaillées, parcourues de motifs répétitifs et d’éléments techniques, renforcent une impression d’organisation systémique où chaque structure s’intègre à un ensemble plus vaste. Le dessin se caractérise par une ligne claire affirmée, rappelant l’héritage de Moebius et des bandes dessinées de science-fiction, où la lisibilité de l’espace prime sur l’accumulation de détails texturés. La régularité des formes et la rationalité du tracé traduisent une réflexion sur l’urbanisme futuriste, à la croisée du réalisme et de l’utopie technologique.
Le choix chromatique s’éloigne des représentations classiques des cités du futur en adoptant une palette de tons rosés et orangés, évoquant davantage une atmosphère crépusculaire qu’un environnement froid et métallique. Cette approche colore l’image d’une ambiguïté entre nostalgie et anticipation, contrastant avec l’âpreté de l’architecture orthogonale. L’intégration de vaisseaux flottants entre les immeubles accentue la verticalité et suggère une mobilité aérienne fluide, caractéristique du solarpunk et du cyberpunk. Cette absence de transport terrestre, conjuguée à une absence apparente d’espaces verts, souligne un espace urbain où la nature semble exclue au profit d’une technicité omniprésente. L’omission d’une présence humaine renforce une impression d’autonomie du paysage, où la ville existe pour elle-même, sans interaction visible avec ses habitants. Cette tension entre gigantisme architectural et effacement du vivant s’inscrit dans une réflexion plus large sur l’impact du progrès technique sur l’environnement et les modes de vie.
Par sa composition rigoureuse et ses références au dessin d’anticipation, l’œuvre interroge la dualité entre innovation et uniformisation. L’esthétique rétro-futuriste convoque l’héritage des avant-gardes architecturales du XXe siècle, des mégastructures brutalistes aux cités idéales conçues comme des systèmes autonomes. L’ordonnancement strict des bâtiments rappelle les utopies modernistes, où l’organisation spatiale devait répondre à des impératifs de rationalisation et de contrôle. Cette perspective trouve des échos dans les visions de Le Corbusier ou de Buckminster Fuller, qui envisageaient des métropoles fonctionnelles et intégrées. « La ville rose » semble osciller entre fascination et inquiétude face à un urbanisme régi par des logiques d’expansion verticale et d’optimisation des flux. En proposant une ville où l’absence de désordre et de végétation suggère un équilibre maîtrisé mais figé, Chufisant met en tension les promesses d’un avenir structuré et les incertitudes liées à la standardisation des espaces habités.


























