On raconte que certains livres se lisent autant avec les yeux qu’avec les murs. Les mondes de Jean Giraud, alias Moebius, appartiennent à cette catégorie rare : une fois vus, ils continuent de se projeter partout dans l’espace, comme si chaque pièce pouvait devenir une planche agrandie, un fragment de bande dessinée métamorphosé en art mural.
Né en 1938, formé au dessin industriel, Giraud a très tôt compris que la ligne pouvait être à la fois architecture et mirage. Dans les années 1960, il pose les bases de son style dans la série Blueberry (débutée en 1963), aux décors poussiéreux et hyper détaillés. Puis, à partir des années 1970, il entre en « zone Moebius » : des cités minérales, des vaisseaux organiques, des personnages comme égarés dans un rêve lucide. Là se trouve la source d’une incroyable réserve d’images qui, aujourd’hui, inspirent autant les collectionneurs de planches que les amateurs de décoration intérieure.
Quand l’univers de Jean Giraud grimpe au mur (et pas aux rideaux, quoique)
Transformer le trait de Jean Giraud en élément d’intérieur, ce n’est pas simplement accrocher une image : c’est inviter un paysage mental à coloniser l’architecture. L’œil y retrouve quelque chose de ces espaces illimités peints par Caspar David Friedrich dans Le Voyageur contemplant une mer de nuages (vers 1818) : un personnage minuscule face à un infini brumeux. Chez Moebius, la brume devient sable rose, ciel vert-de-gris ou déserts laiteux, et le voyageur se pare parfois d’un scaphandre.
Un pan de mur peut ainsi se transformer en fresque contemporaine : surfaces lisses, lumières diffuses, lignes qui se répondent d’une pièce à l’autre. L’imagination fait le reste, comme lorsqu’on se perd dans les escaliers sans fin de M. C. Escher dans Relativity (1953), où les lois de la gravitation semblent n’obéir qu’à la géométrie du rêve. À la maison, ces illusions ne restent plus confinées aux pages d’un livre : elles s’étendent à l’échelle d’un salon.
En 1981, Moebius travaille sur les décors du film Tron, l’un des premiers long-métrages à explorer l’esthétique de l’univers numérique. Les lignes lumineuses, les surfaces sombres, les volumes quasi abstraits que l’on y voit ont laissé une empreinte visuelle d’une grande modernité. Intégrer des échos de cet univers sur un mur, c’est comme faire entrer dans la maison un fragment de corridor lumineux, un passage discret vers une autre dimension.
Dans ce contexte, les créations inspirées par Moebius – qu’il s’agisse d’un grand tirage encadré, d’une composition en triptyque ou d’une pièce unique plus sculpturale – jouent le rôle de fenêtres éditoriales : chaque image devient un chapitre visuel, chaque mur une page agrandie, comme si la maison entière se mettait à raconter une bande dessinée silencieuse.
De nombreux artistes contemporains de l’illustration et de la science-fiction reconnaissent cette dette. On sait par exemple que le dessinateur Katsuhiro Otomo, auteur d’Akira (publié à partir de 1982), a admiré la liberté de Moebius dans le traitement des villes et des machines, ces structures à la fois massives et délicates. Accrocher un visuel inspiré de Giraud, c’est donc également donner asile à toute une généalogie d’images, un discret arbre généalogique de la bande dessinée mondiale.

Science-fiction, lumière et matières : un art mural sensible
La force de l’univers de Moebius tient à cette étrange alchimie entre la précision du trait et la douceur des couleurs. Ses paysages semblent presque tactiles : on devine le grain des roches, la porosité des constructions, la tiédeur du ciel. En décoration, cette qualité matière-lumière permet des dialogues fascinants avec le mobilier, les textiles, les sols.
Dans les années 1970, la revue Métal hurlant, fondée en 1974, devient le laboratoire où Moebius expérimente cette écriture visuelle. Les planches de Arzach (publié à partir de 1975) sont presque muettes : aucune bulle, ou très peu, seulement des successions d’images économes en contours, baignées d’une lumière laiteuse. Sur un mur, ce type de composition se lit comme un lent mouvement : l’œil glisse d’une zone de couleur à l’autre, comme il le ferait devant une toile abstraite de Mark Rothko des années 1950, où chaque champ de couleur semble respirer.
Cette parenté avec la peinture se ressent dans la façon d’accrocher les images. Un grand visuel inspiré d’une scène d’exploration désertique, aux dunes presque liquides, trouvera sa place sur un mur baigné de lumière naturelle, où les variations diurnes viendront adoucir ou accentuer les teintes. Un autre, représentant une ville verticale à la façon de certaines planches de La Déviation (1980), dialoguera mieux avec des matériaux minéraux : béton brut, pierre naturelle, enduits mats.
Cette attention à la luminiosité rappelle le soin avec lequel Le Corbusier conçoit la Chapelle Notre-Dame-du-Haut à Ronchamp (achevée en 1955) : des percements irréguliers laissent entrer des faisceaux de lumière colorée qui redessinent les parois au fil de la journée. Dans un intérieur contemporain, un visuel inspiré par Moebius peut devenir ce même type de filtre poétique : la lumière s’y reflète, s’y accroche, donnant à voir différents récits selon l’heure.
« Je n’invente rien, je découvre. » – Jean Giraud, entretien pour Les Cahiers de la bande dessinée, 1976
Cette phrase résume parfaitement l’effet ressenti lorsqu’un mur se couvre d’un univers à la Moebius : ce n’est pas juste une image que l’on accroche, mais une partie préexistante de notre imaginaire que l’on met enfin au jour. Comme si l’appartement retrouvait une mémoire secrète de science-fiction.

Composer son propre cosmos mural inspiré de Moebius
Inviter un tel univers chez soi suppose un jeu de composition presque architectural. Il ne s’agit pas seulement de choisir un poster ou un tirage, mais de penser à l’ensemble : couleurs de murs, échos avec les tissus, contraste avec les lignes du mobilier. L’idée n’est pas de transformer son salon en salle de projection, mais de laisser affleurer une fiction calme, prête à se réveiller à chaque regard.
Dans les projets plus contemporains, certains architectes d’intérieur s’amusent à faire vibrer ces images avec des matériaux bruts : bois clair, enduits à la chaux, tissus épais. Le rapport évoque parfois les juxtapositions osées de Zaha Hadid, dont le pavillon du Serpentine Gallery de 2000 oppose des surfaces tendues, presque liquides, à la verdure irrégulière du parc de Hyde Park. Dans un appartement, une image inspirée de Moebius peut jouer ce rôle de contrepoint : sa fluidité graphique dialogue avec la rugosité d’un mur ou d’un tissu.
L’autre plaisir réside dans la narration spatiale : et si chaque pièce était un chapitre ? Un couloir peut accueillir une série de petits formats, comme des vignettes successives à la manière des suites gravées de Giovanni Battista Piranesi dans ses Carceri d’invenzione (première édition vers 1745), où chaque estampe semble déplier un nouveau fragment de prison impossible. Le salon, lui, peut se permettre une image plus ample, presque panoramique, qui accueille et enveloppe.
Pour ceux qui craignent de figer leur intérieur, la solution passe souvent par des accrochages évolutifs : une base de quelques pièces fortes, complétée au fil du temps par des éditions limitées, des variations de couleurs, des clins d’œil plus graphiques. C’est là que les sélections pointues, comme celles que propose Maiiart.com autour d’univers inspirés de la science-fiction, prennent tout leur sens : composer non pas une simple décor, mais une petite collection personnelle, cohérente et modulable.
L’essentiel, finalement, est d’inviter le dessin à respirer. Laisser un peu d’espace entre les œuvres, préserver des plages de mur nu, permet au regard de circuler comme il le ferait d’une case à l’autre dans un album. Le blanc – ou la couleur unie du mur – devient alors l’équivalent des marges dans une planche : ce temps de silence nécessaire pour que l’image résonne.
Choisir un visuel inspiré de Moebius, c’est accepter une part de décalage poétique dans son quotidien. Un marcheur solitaire sur une crête de sable peut accompagner vos matinées de café, une ville suspendue peut veiller sur vos soirées, un vaisseau minimaliste peut trôner au-dessus d’un bureau comme un discret memento de liberté créative.

Il y a, dans ces images, quelque chose de la remarque de Paul Valéry évoquant l’architecture comme « une musique que l’on regarde » (dans Eupalinos ou l’Architecte, 1921). Les univers de Jean Giraud, eux, seraient peut-être une architecture que l’on habite du regard, un espace mental que l’on déplie chaque jour, en passant simplement devant un mur.
Pour découvrir comment ces mondes peuvent dialoguer avec vos propres espaces, il suffit parfois de feuilleter une sélection bien choisie d’œuvres inspirées par cet univers, comme celles que propose Maiiart.com : laissez les images vous choisir autant que vous les choisissez. Puis, une fois accrochées, observez comment votre intérieur se met, tout doucement, à rêver.















